Épisode 3 : A propos de masques…

Une utilité du port du masque dépendante de la capacité de l’État à en fournir à la population ?

Un retour historique et chronologique sur les prises de positions et déclarations des responsables français, à mettre au regard des recommandations de l’OMS, est assez éclairant en la matière.

2013 : le stock stratégique à la trappe

Décision est prise de se passer du stock stratégique notamment de masques, en comptant sur les capacités de production étrangère, notamment chinoise. Au ministère de la Santé dirigé alors par Marisol Touraine, figurent notamment dans son cabinet Jérôme Salomon, Benjamin Griveaux et Gabriel Attal.

7 février 2020 Déjà la pénurie

Le directeur général de l’Organisation Mondiale de la Santé déclare « Les stocks mondiaux de masques et d’appareils de protection respiratoire sont désormais insuffisants pour répondre aux besoins de l’OMS et de nos partenaires »

26 février 2020 : « La pénurie n’est pas un sujet »

Jérôme Salomon directeur général de la Santé auditionné à l’Assemblée précise que les stocks de l’État existaient, et que ces derniers seraient mobilisés en temps utile. « Il y a des stocks stratégiques importants détenus par Santé publique France sur les masques chirurgicaux. On n’a pas d’inquiétude […] Il n’y pas de sujet de pénurie »

3 mars 2020 L’OMS inquiète de la pénurie d’EPI (Équipements de Protections Individuelles)

« Les capacités de riposte des pays sont compromises par les perturbations de plus en plus graves de l’approvisionnement en équipements de protection individuelle (…) À cause de ces pénuries, les médecins, les infirmiers et les infirmières et les autres agents de santé en première ligne sont en danger ».

5 mars 2020 : A Masques comptés

Intervenant sur les réseaux sociaux, la porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye explique qu’il « faut porter un masque seulement lorsque l’on est malade, ou que l’on est un cas-contact, c’est à dire proche d’un malade confirmé».

20 mars 2020 : Bas les masques

Pour Jérôme Salomon, directeur général de la Santé lors de son point journalier, estime que « porter un masque au quotidien peut être une fausse protection » pour les citoyens.

20 mars 2020 Le demi-aveu

Olivier Véran devant le Sénat l’avoue, «nous étions un pays qui n’était pas préparé à une crise sanitaire du point de vue des masques et des équipements de protection en raison de décisions prises il y a neuf ans». Il reste 110 millions de masques dans les stocks de l’État, contre plus d’un milliard, dix ans plus tôt. Le ministre de la Santé reconnaît que de nouveaux masques n’ont été commandés que le 3 mars.

3 avril 2020 : l’Académie de médecine recommande le port généralisé du masque

Allant à l’encontre des décisions du gouvernement, l’Académie nationale de médecine recommande le port d’un masque par le grand public afin de stopper la propagation du coronavirus.

3 avril 2020 : volte-face qui raisonne comme un aveu du directeur général de la santé, Jérôme Salomon.

« Si nous avons accès à des masques, nous encourageons effectivement le grand public, s’il le souhaite, à en porter »

On peut aisément constater l’évolution de la ligne de communication des Ministres (Mme Buzyn puis M. Véran), du Directeur Général de la Santé (M. Salomon) et de la porte parole du gouvernement qui ont, dans un premier temps, tenté de minimiser/nier les bénéfices en terme de protection de la population et de limitation de la propagation du virus, liés au port du masque – contre les recommandations de l’OMS et les pratiques efficaces en la matière en Asie et en Extrême Orient – pour finalement faire volte-face près de 2 mois après.

Comment expliquer cette évolution ? En haut lieu, on assure que nous sommes face à une crise sans précédent et qu’il faut s’adapter au fur et à mesure de l’évolution de la crise. Pourtant, l’expérience tirée de la crise vécue avec 2 mois de décalage en Chine et en Asie aurait dû permettre au gouvernement français de mieux anticiper l’arrivée de l’épidémie.

En réalité, l’évolution de la ligne de communication est à mettre en relation avec la capacité du gouvernement à s’approvisionner en masques.

L’absence de stock stratégique d’État et la faiblesse de capacité de production locale se sont particulièrement fait sentir lorsque le Coronavirus s’est répandu à l’échelle mondiale. La demande mondiale dépassant la capacité de production mondiale, dans le cadre d’un marché non régulé devenu tellement concurrentiel, a rendu très difficile l’approvisionnement en masques.

Les références à une situation de guerre visant à unir les concitoyens autour d’une union sacrée (voir épisode 5 qui paraîtra prochainement) ne fera pas oublier que le « chef de guerre » a envoyé les « femmes-soldats » (les métiers « au front » sont parmi les plus féminisés : caissières, infirmières, aide-soignantes… : voir épisode 4 à venir), les salarié.es les plus précaires (livraisons, nettoyage…) au front sans arme et plus généralement le manque de moyens de l’hôpital (voir épisode 1).

Une pénurie mondiale de masques qui met en évidence les limites d’un modèle ultralibéral

Alors que le 13 mars 2020, l’OMS déclare que l’Europe est l’ « épicentre de la pandémie» et exhorte les pays de l’UE à « avoir une approche globale », on constate, face à la pénurie de masques rencontrée dans chacun des pays frappés par la crise, une lutte dans l’approvisionnement en masque où tous les coups sont permis :

Lire l’article de Libération

  • des masques destinés à l’Italie et envoyés par la Chine ont été saisis en République Tchèque

  • qu’une partie d’une commande française de 4 millions de masques en provenance Chine a été tout simplement détournée vers les États-Unis à la dernière minute. « Sur le tarmac [de l’aéroport], en Chine, une commande française a été achetée par les Américains cash, et l’avion qui devait venir en France est parti directement aux États-Unis », a dénoncé le président de Région Sud (ex-Provence-Alpes-Côte d’Azur), Renaud Muselier le mardi 31 mars, sur la chaîne russe RT,

Dans un marché mondial et européen que les libéraux construisent depuis des décennies en recherchant une concurrence « libre et non faussée » (en l’inscrivant dans les traités de l’Union Européenne), la santé et le matériel nécessaire à la garantir aux citoyens sont aussi l’objet de spéculation selon l’évolution de l’offre et de la demande ! Les organisations mondiales et européennes qui « sont sensées réguler les marchés » sont le plus souvent et dans tous les secteurs acquises aux marchés, favorisant cette concurrence exacerbée.

C’est là aussi la démonstration, des limites d’un modèle économique mondial ultralibéral qui créé des inégalités insupportables au quotidien et dont l’absence de solidarité est révélée lors de crises comme celles que nous sommes en train de vivre.

Enfin, la logique d’ultra-spécialisation des zones géographiques de production en partie organisée par la recherche d’une main d’œuvre à moindre coût, mettant en concurrence les salariés à l’échelle mondiale et organisant le dumping social, montre ici toutes ses limites. Le monde a montré sa dépendance à l’égard de la Chine (production de masques, de médicaments…).

On voit là l’intérêt d’une politique nationale en matière de production de matériel de santé et/ou d’utilité public afin de garantir l’indépendance de la France en la matière et de pouvoir approvisionner les établissements de santé dans le but de garantir la santé et la protection de tou.te.s les citoyens et de tous les personnels soignants sur l’ensemble du territoire.

Il y a un besoin urgent non seulement de régulation et de coopération entre les pays membres de l’Union Européenne comme à l’échelle européenne et mondiale mais également un besoin urgent de changement radical de logiciel politique.

Pour aller plus loin :

 

  • La chronologie mise en ligne sur le site de L’Humanité :
Lire la chronologie dans l’Humanité

 

A propos de dépistage …

Une logique comparable à celle constatée sur la communication autour de la nécessité du port du masque a été utilisée en terme de politique en faveur du dépistage précoce et massif est à déplorer.

19 février 2020 Le dépistage, c’est la clé

L’OMS révèle que 20 % des malades sont atteints d’une forme sévère ou critique de la maladie. « Chez environ 2 % des cas signalés, le virus est mortel, et le risque de décès augmente avec l’âge du malade et avec la présence de problèmes de santé sous-jacents ». Le 20 février l’OMS ajoute «ce que nous constatons, c’est que plus les patients sont dépistés et traités tôt, mieux ils s’en sortent ».

5 mars 2020 Pas de tests en masse

« On teste les personnes remplissant 2 conditions, explique Olivier Véran, avoir été en contact avec une personne malade ou revenir d’un pays à risque, et ayant des symptômes de maladie. Cela ne sert à rien d’aller faire des tests chez des gens qui n’ont pas de symptômes ».

22 mars 2020 La confirmation

« La limitation, à ce jour, des tests [de détection] aux seuls personnels de santé présentant des symptômes du virus résulte d’une insuffisante disponibilité des matériels», reconnaît le Conseil d’État dans une ordonnance.